« Certaines sources racontent que les théâtres étaient des lieux où on s’assemblait pour s’ennuyer ensemble en écoutant des histoires.

Selon d’autres sources archéologiques il s’agissait en fait de lieux où l’ont reconvoquait la mémoire de l’humanité.

C’est pourquoi à la fin du 21ème siècle des récitant.es, conscient.es de la dislocation imminente, ont tenté de conserver l’essence de leur époque. Dans un geste ultime, Iels ont consignés leur monde en 633 fragments, épars, désespérés. Iels ont intitulé cette tentative de transmission: Éclats.

Ce que vous allez voir ce soir n’est qu’un signal venu d’un monde perdu.
Une capsule fracturée, déterrée du silence. Un témoignage en décomposition lente. »

Dans un futur proche, alors que la fin du monde a été planifiée, datée, modélisée, une communauté d’archivistes s’affère à conserver les traces de l’Humanité au sein d’une capsule temporelle. Sont-iels les seul.es à mener cette tâche ou ce travail d’archivage est-il généralisé ? Lae spectateurrice ne peut trancher. Ce qui est certain, c’est que cette capsule n’est ni un lieu stable ni un réceptacle neutre : elle filtre, altère, se désagrège au fil du temps, à l’instar de la mémoire elle-même.

Au fil des jours, Kaos, Mimi et Enirdnas débattent, s’interrogent, rient, hésitent. Doit-on garder une chaussette d’enfant ? Un grille-pain défectueux ? Un souvenir inventé ? Un rire déformé ? Un baiser effacé ? Ce qu’iels archivent, ce sont autant d’objets dérisoires que de fragments d’elleux-mêmes. Mais, à mesure que la capsule sature, que les souvenirs se corrompent, les personnages commencent à se déliter : les mots se brouillent, les gestes se figent, les souvenirs se contredisent. 

La pièce glisse progressivement vers un effacement du langage, de la mémoire et de l’identité, jusqu’à la dernière section où les personnages deviennent objets d’un musée du futur. Observé.es par des visiteureuses, réduit.es à des artefacts étranges d’une civilisation disparue, ces fragments survivants incarnent la mémoire trouble, involontaire et incompréhensible du temps qui passe. 

Un Ailleurs parle de ce que nous choisissons de transmettre quand tout est en train de disparaître. C’est une tragédie sur la perte inévitable de ce que nous voulons conserver et transmettre à tout prix.

La pièce s’inscrit comme une dystopie critique, au sens où elle ne dépeint pas un monde uniquement totalitaire ou fermé, mais cherche à questionner les lignes de faille de notre présent à travers un prisme allégorique. Les frontières entre utopie et dystopie y sont fluides, et c’est précisément dans cette ambiguïté que le texte s’ancre. Les enjeux ne reposent pas sur un système autoritaire classique, mais sur des thématiques plus existentielles : la mémoire, la transmission, la disparition de l’être. L’aspect dystopique émerge d’une part de ce processus d’archivage et de la volonté de sauver ce qui, peut-être, ne peut plus l’être. 

Par ailleurs, le contexte de l’histoire, le novum, inscrit également la pièce dans le registre de l’éco-dystopie apocalyptique. La société représentée, confrontée à l’effondrement programmé de ses ressources, s’organise autour de cette fin annoncée. Ce cadre permet d’explorer une question centrale : que signifie vivre la fin ? Et surtout, comment la représenter sans tomber dans la spectacularisation ou le pathos ? Cette dernière question a son importance car nous avons montré, dans notre partie théorique, que ces éléments ressortent du drame et, par conséquent, d’une fin perçue comme imminente, qui va trouver, peu importe sa résolution, une résolution ; à la manière d’Armageddon ou de Don’t look up (c’est le drame que nous fait vivre le récit hollywoodien de la catastrophe : tombera / tombera pas ?). À la question donc « comment représenter une fin vécue ? », le théâtre, en tant que médium, peut offrir une réponse singulière. Par sa capacité à montrer l’épuisement en direct, à le montrer en coprésence, il permet d’incarner une apocalypse immanente, lente, intime, qui se joue dans l’usure des corps et la disparition des signes. Un Ailleurs n’est pas qu’une histoire postapocalyptique, c’est aussi une histoire du pré-apocalyptique et de leur mélange, de leur symbiose.

M’inspirant des caractéristiques du théâtre de science-fiction, je pense le texte plus comme une évocation qu’une démonstration. Il ne s’agit pas de tout expliquer ni de figer l’univers dans une représentation fermée. Le monde proposé laisse volontairement des zones d’ombre. Sont-ils les seuls à archiver ? Le monde autour existe-t-il encore ? Le.la spectateur·trice est ainsi invité·e à projeter ses propres interprétations, à s’interroger sur la place qu’il ou elle occupe dans ce paysage spéculatif. Je souhaite que la mise en scène puisse s’inscrire dans cette logique d’évocation. Il n’y aura ni capsule visible, ni machine identifiable, ni système d’archivage montré. La question Comment archive-t-on par le théâtre ? ne sera pas posée frontalement, mais travaillée de manière sensible et performative, à travers le jeu, la répétition, l’effacement progressif. 

Ce choix permet également un décloisonnement de l’anthropocentrisme. En adoptant le point de vue de la capsule , ou plus largement de l’environnement qui enregistre ce qui subsiste de nous, la pièce s’interroge sur ce que le monde garde de l’humain, sur comment le support transforme la mémoire qu’il conserve. Il ne s’agit plus de transmettre un souvenir fidèle, mais de vivre dans le flux de ce qui se déforme, se brouille, s’efface. 

Enfin, la pièce exploite une des spécificités du médium théâtrale, la coprésence des corps. Ici, les comédien·nes sont bien là, sur scène, mais leurs personnages s’effacent peu à peu. Ils deviennent des silhouettes, des traces, des témoins de ce qu’ils ont été, incarnant ainsi un théâtre de l’épuisement.

équipe

Jérémy Lamblot
Pierre Deguée
Carole Schils
Mélissa Diarra
Antonin Compère
Baptiste Leclère

CREATION PREVUE EN SAISON 28-29

RAVIE ASBL
RAVIE ASBL